Alois Riegl- abstract-culte moderne des monuments

 

Jusqu'à la parution récente du Culte mo­derne des monuments Son essence et sa genèse (Seuil), nous ne connaissions en français qu'un seul ouvrage d'Aloïs Riegl, Grammaire historique des arts plastiques, courageusement publié en 1978 dans la collection d'esthétique dirigée par Mme Brion‑Guerry (Klincksieck). Des deux livres, pourtant, c'est Le Culte qui donne le mieux au lecteur la pleine mesure de l'intelligence fulgurante de Riegl. Cela n'est aucunement dù à une quelconque inégalité de traduction: les deux ouvrages sont remarqua­blement traduits, ce qui vaut d'être souligné car la langue de l'historien d'art viennois est ardue. La Grammaire, livre laissé inachevé par Riegl et publié à titre posthume, est une vaste fresque synthétique, une tentative d'histoire de

 

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I'art générale de l'Antiquité à la Renaissance (Byzance, Islam et Égypte compris), et ses formules sont parfois bien elliptiques. æl'inverse, Le Culte démontre avec maestria que l'extraordinaire acuité analytique de Riegl se manifeste avec d'autant plus de vigueur que la question dont il traite semble plus prosaïque ‑ ce qui provient tout à la fois de [1]sa longue activité de conservateur de musée, donc de son attachement aux objets particuliers (il travailla onze ans au Musée autrichien des arts indus­triels, dont il dirigea le département des tissus) et de la nécessité dans laquelle il se trouva, àdivers moments de sa carrière, de défendre certains objets comme objets historiques contre le goùt alors régnant en histoire de l'art (arts de l'Antiquité tardive, portraits de groupe hollandais du xvlle siècle, baroque romain, etc.).

[2]Le point de départ du Culte moderne des monuments est purement pratique (ayant accepté en 1902 la présidence de la Commis­sion des monuments historiques, Riegl est chargé par le gouvernement autrichien d'[3]élabo­rer l'ébauche d'une législation de la conserva­tion des monuments): il s'agií tout d'abord de mettre un terme aux polémiques qui agitent les différentes écoles de restauration. Pour cela il faut analyser ces conflits (digne fils de Hegel, Riegl considère le conflit comme moteur de l'humanité): I'analyse débouche sur une théorie des diverses temporalités historiques.

[4]Le premier chapitre du livre, #< Les valeurs


Les faits culturels

 

monumentales et leur évolution historique o, pose d'emblée la question ontologique, #< qu'est‑ce qu'un monument ? )) et sa réponse est taxinomique‑historique: il y a trois sortes de monuments, correspondant à trois types de pensée histonque apparus successivement àtrois moments de l'histoire et cohabitant aujourd'hui (d'où, nous le verrons, les conflits). Les premlers monuments, u dont on retrouve la trace jusque dans les époques les plus reculées )), sont[5] les monuments intentionnels Chargés de remémorer un événement précis, une personne ou une famille, ils n'étaient pas conservés après la disparition de ceux à qui ils étaient dédiés, du moins pour la période antérieure à la Renaissance (si la colonne Trajane est restée debout, c'est à cause du sentiment patriotique des Romains du Moyen Age). Les deuxièmes monuments sont les monuments non intentionnels. Le concept en apparait lors de la Renaissance italienne, mais de manière hybride: d'une part parce que l'idée de patrie demeure et influe sur la manière dont les humanistes apprécient les fragments de l'Antiquité (elle déporte ces fragments dans l'orbe de l'intentionnalité), d'autre part parce que les hommes de la Renaissance ont ten­dance à penser en termes de « monuments artistiques et historiques )). or [6]la valeur artistique d'un monument n'est pas une valeur de remémoration mais une valeur actuelle pratique et fluctuante (elle dépend de notre « vouloir artistique )), de notre Kunstwollen). Si les hommes de la Renaissance usaient du concept de « monument artistique )), c'est qu'ils étayaient leur conception artistique d'un idéal jugé absolu, I'idéal antique. Mais ils furent les premiers à comprendre que tout monument artistique est un monument histori­que et les premiers à prendre des mesures de protection: simplement, la valeur historique du monument (celle d'un fait passé singulier représentant une époque) passait encore pour eux au second plan. Celle‑ci prend progressive­ment de l'importance pour culminer au xlxe siècle, époque où des restaurations intem­pestives s'attachent à reconstituer l'objet dans son état u originel )). Mais cet intérêt historique, qui fonde d'ailleurs l'histoire de l'art comme discipline, débouche sur un [7]relativisme historique généralisé qui à son tour au début du xx# siècle, instaura un troisième concept de monument, ou plutôt une troisième manière de considérer le monument. Bien qu'elle soit en quelque sorte une extension de la o valeur historique )), la valeur de remémoration du u monument ancien )) # n'est pas attachée à l'ceuvre en son état originel, mais à la représentation du temps écoulé depuis sa création, qui se traduit à nos yeux par les marques de son âge m Cette # valeur d'ancienneté )) du monument est la plus récente, c'est aussi la plus populaire (elle s'adresse à l'aflfect et ne requiert aucune connaissance historique): ses prétentions à une validité universelle (le charme du passé en général, le monument comme # représentation du cycle nécessaire du devenir et de la mort n ) en font souvent le pire ennemi du restaurateur. Partant du fait que les trois classes de monuments ne sont pas étanches mais que les limites de ces catégories se dissolvent selon une ligne évolutionniste (tout monument intention­nel ‑ renvoyant à un événement précis ‑ peut devenir non intentionnel ‑ renvoyant à un moment particulier comme document histori­que; tout monument historique peut devenir # monument ancien )) ‑ renvoyant au passé en général), Riegl en conclut que ces trois classes u apparaissent comme trois stades successifs d'un processus de généralisation croissante du concept de monument m Restent à analyser les « exigences respectives )) des trois valeurs de remémoration « à l'égard du culte du monument )), reste, en bref, à parler concrètement des conflits.

Dans son deuxième chapitre, « Les valeurs de remémoration dans leur relation avec le culte du monument )), Riegl décide de prendre sa taxinomie historique à rebours et de traiter en premier de [8]la valeur d'ancienneté, « non seulement parce qu'elle est la plus moderne et qu'elle a l'avenir devant elle )) (toute la conception historique de Riegl tient en cette phrase: [9]on ne peut juger du passé qu'à partir du présent, mieux vaut donc en être conscient) « mais surtout parce qu'elle comprend le plus grand nombre de monuments )n Sa démons­tration est implacable: les partisans incondi­tionnels de la valeur d'ancienneté, qui souhai­teraient ne jamais voir enfreindre la loi naturelle de la destruction de toutes choses par l'atelier du temps, conduisent leur objet à sa perte (« un tas de pierres informes ne suffit plus à transmettre au spectateur une valeur d'ancienneté: il faudrait au moins la trace distincte d'une forme originelle ))). Bref, s'il doit tenir compte de cette valeur démocratique (qui s'adresse au bourgeois comme au « paysan le plus borné )) ), [10]le restaurateur devra examiner dans chaque cas si d'autres valeurs de remémoration ou de contempora­néité ne sont pas plus importantes et, le cas échéant, préserver ces dernières au détriment de la valeur d'ancienneté. Théoriquement, en fait, [11]la deuxième valeur de remémoration (valeur historique) est en conflit direct avec la valeur d'ancienneté (quoiqu'elle en soit la cause lointaine et qu'elle influe souvent sur elle en sous‑main: une ruine médiévale est plus appréciée qu'une ruine baroque). Fort heureu­sement, estime Riegl, depuis que la pratique de la restauration a cessé d'être intempestive (attaque contre Viollet‑le‑Duc, qui n'est cepen­dant pas nommé), il y a peu de conflits dans la pratique, car <# les deux valeurs concur­rentes sont généralement en rapport inverse l'une de l'autre: plus la valeur historique est grande, plus la valeur d'ancienneté est faible )) (I'une a toujours tendance à écraser l'autre). Aussi Riegl conseille‑t‑il au restaurateur de s'en tenir le plus souvent aux mesures de protection, ce qui permet d'éviter les conflits ([12]les sages parmi les tenants de la valeur d'ancienneté conviennent qu'il faut ralentir le devenir‑tumulus de toute construction). En revanche, le conflit entre la valeur d'ancienneté et la valeur de remémoration intentionnelle est inévitable: cette dernière, en effet, # ne revendique rien de moins pour le monument que l'immortalité, I'éternel présent, la péren­nité de l'état originel )); la seule consolation du théoricien de la restauration, c'est qu'il reste fort peu de monuments intentionnels.

Une remarque étrange sur cette classe de valeurs de remémoration conduit directement au dernier chapitre de l'ouvrage: bien qu'elle soit apparue la première dans l'histoire, Riegl nous dit qu'elle « constitue la transition vers les valeurs actuelles )). Bien qu'il faille àproprement parler les exclure du concept de monument, [13]le restaurateur doit constamment tenir compte de ces « valeurs de contempora­néité m Elles sont au nombre de deux, ou plutôt de trois, car une des catégories se divise en deux, ce qui complique inextricablement la casuistique du restaurateur: ces valeurs peuvent s'opposer entre elles mais aussi s'allier contre l'une ou l'autre des valeurs de remémo­ration. [14]Il y a d'une part la valeur d'usage (théoriquement en conflit direct avec la valeur d'ancienneté, et théoriquement indifférente àla valeur historique), puis la valeur d'art. Celle‑ci comporte d'une part la valeur de nouveauté (ce qui est flambant neuf est jugé beau: Riegl s'appuie ici sur des données sociologiques pour montrer que la restauration à la manière de Viollet‑le‑Duc est idéologique­ment critiquable), d'autre part la « valeur d'art relative )), fondée sur notre Kunstwollen actuel. Alors que les conflits précédents sont aisément contournables (par exemple: [15]la valeur d'ancienneté régresse ‑ en fait ‑ si une église n'est plus en usage: elle perd « le décor vivant des visiteurs et des offices religieux n) Riegl pense que « la valeur de nouveauté est l'ennemi le plus redoutable de la valeur d'ancienneté n (le piquant de l'affaire est qu'il s'agit là de deux valeurs populaires).[16] La solution à court terme pour le restaurateur est de combattre chaque fois qu'il est possible la valeur de nouveauté, sinon de chercher un compromis. la solution à long terme, de [17]gagner le plus de monde possible « à la cause de la valeur historique )); et la tâche urgente (Riegl consacre un long développement à l'art religieux) est de « faire comprendre au clergé qu'il surestime la valeur de nouveauté m

[18]La valeur d'art relative est l'idée favorite de Riegl (I'élaboration de son concept est liée àune question fondamentale qui avait aussi été celle de [19]Marx: comment se fait‑il que nous aimions encore l'art du passé ?): c'est notre Kunstwollen actuel qui détermine nos choix dans le passé, et non l'existence d'une quel­conque valeur d'art absolue.

Plutôt que de prendre position dans le conflit entre valeur d'art relative et valeur d'ancien­neté ou valeur historique (il est impossible de prendre une position, puisque le Kunstwollen est historique et donc fluctuant), Riegl propose un cas: celui d'un tableau de Botticelli retouché à l'époque baroque. Effacer les retouches serait certes désobéir à la valeur d'ancienneté mais aussi opposer une valeur historique à une autre (car les retouches elles aussi ont valeur de document) tout en s'accor­dant avec la valeur de nouveauté (intégrité matérielle, intégrité stylistique). En dernière analyse, semble nous dire Riegl, [20]c'est le Kunstwollen actuel qui a le dernier mot: bien qu'en tant que valeur actuelle la valeur d'art relative soit étrangère au concept de monu­ment, nous ne pouvons qu'admettre la force de sa loi. Tout est monument, certes, mais tout ne l'est pas au même degré aux divers moments de l'histoire: c'est cette conscience d'être historiquement déterminé qui fait la modernité de Riegl . elle fait aussi de lui le fondateur de l'histoire de l'art en tant que discipline scientifique.

Yve‑Alain Bol

 



[1]sa longue activité de conservateur de musée, donc de son attachement aux objets particuliers (il travailla onze ans au Musée autrichien des arts indus­triels, dont il dirigea le département des tissus)

 

[2]Le point de départ du Culte moderne des monuments est purement pratique

 

[3]élabo­rer l'ébauche d'une législation de la conserva­tion des monuments): il s'agií tout d'abord de mettre un terme aux polémiques qui agitent les différentes écoles de restauration. Pour cela il faut analyser ces conflits (digne fils de Hegel, Riegl considère le conflit comme moteur de l'humanité): I'analyse débouche sur une théorie des diverses temporalités historiques

 

[4]Le premier chapitre du livre, #< Les valeurs

monumentales et leur évolution historique o, pose d'emblée la question ontologique, #< qu'est‑ce qu'un monument ? )) et sa réponse est taxinomique‑historique: il y a trois sortes de monuments, correspondant à trois types de pensée histonque apparus successivement àtrois moments de l'histoire et cohabitant aujourd'hui

 

[5] les monuments intentionnels Chargés de remémorer un événement précis,

 

[6]la valeur artistique d'un monument n'est pas une valeur de remémoration mais une valeur actuelle pratique et fluctuante (elle dépend de notre « vouloir artistique )), de notre Kunstwollen)

 

[7]relativisme historique généralisé qui à son tour au début du xx# siècle, instaura un troisième concept de monument, ou plutôt une troisième manière de considérer le monument. Bien qu'elle soit en quelque sorte une extension de la o valeur historique )), la valeur de remémoration du u monument ancien )) # n'est pas attachée à l'ceuvre en son état originel, mais à la représentation du temps écoulé depuis sa création, qui se traduit à nos yeux par les marques de son âge m Cette # valeur d'ancienneté

 

[8]la valeur d'ancienneté

 

[9]on ne peut juger du passé qu'à partir du présent, mieux vaut donc en être conscient

 

[10]le restaurateur devra examiner dans chaque cas si d'autres valeurs de remémoration ou de contempora­néité ne sont pas plus importantes et, le cas échéant, préserver ces dernières au détriment de la valeur d'ancienneté

 

[11]la deuxième valeur de remémoration (valeur historique) est en conflit direct avec la valeur d'ancienneté

 

[12]les sages parmi les tenants de la valeur d'ancienneté conviennent qu'il faut ralentir le devenir‑tumulus de toute construction

 

[13]le restaurateur doit constamment tenir compte de ces « valeurs de contempora­néité

 

[14]Il y a d'une part la valeur d'usage (théoriquement en conflit direct avec la valeur d'ancienneté, et théoriquement indifférente àla valeur historique), puis la valeur d'art. Celle‑ci comporte d'une part la valeur de nouveauté

 

[15]la valeur d'ancienneté régresse ‑ en fait ‑ si une église n'est plus en usage: elle perd « le décor vivant des visiteurs et des offices religieux n) Riegl pense que « la valeur de nouveauté est l'ennemi le plus redoutable de la valeur d'ancienneté

 

[16] La solution à court terme pour le restaurateur est de combattre chaque fois qu'il est possible la valeur de nouveauté

 

[17]gagner le plus de monde possible « à la cause de la valeur historique

 

[18]La valeur d'art relative est l'idée favorite de Riegl

 

[19]Marx: comment se fait‑il que nous aimions encore l'art du passé ?): c'est notre Kunstwollen actuel qui détermine nos choix dans le passé, et non l'existence d'une quel­conque valeur d'art absolue

 

[20]c'est le Kunstwollen actuel qui a le dernier mot: bien qu'en tant que valeur actuelle la valeur d'art relative soit étrangère au concept de monu­ment, nous ne pouvons qu'admettre la force de sa loi. Tout est monument, certes, mais tout ne l'est pas au même degré aux divers moments de l'histoire: c'est cette conscience d'être historiquement déterminé qui fait la modernité de Riegl